La tradition veut que le bateau qui part, use de sa corne de brume pour signaler à tous son départ.

Le 13 Janvier à 10H locale, nous quittons la Marina de Mindelo en toute discrétion, avec un petit comité : nos deux voisins de ponton et un couple qui s’arrête au niveau de Mangaliz « Ca y est, c’est le grand départ ? ». En effet, Mindelo est la dernière étape avant la grande traversée de l’Atlantique, pour le Brésil ou les Caraïbes. La Marina ressemble à une véritable ruche, où tout le monde s’affaire : les équipages dans la préparation de leur bateau, les bateaux-stoppeurs en recherche d’une embarcation.



Nous ne réalisons absolument pas que nous larguons les amarres pour les Antilles, sensation très différente de notre départ en Avril 2021 si forte en émotion. Nous avons aussi du mal à imaginer 15 à 20 jours de mer, sans voir la terre.
La Grand Voile est envoyée dans la baie de Mindelo. Le début est rapide grâce au vent qui accélère dans le couloir entre les 2 îles (Sao Vicente et Santo Antao).
Ensuite, on galère un peu pour s’extraire du dévent de Santo Antao, et le moteur est mis à contribution pendant 1 heure. Plusieurs voiliers sont partis en même temps que nous, 3 catamarans et 3 monocoques, tous derrière Mangaliz qui semble léger malgré les différents pleins qui le plombent (eau, gasoil, réserve alimentaire dont 3 kgs de bananes, autant d’oranges, pommes et fruits de la passion, plusieurs kgs de tomates, courgettes, aubergines et avocats, tous ces produits cultivés au Cap Vert bien sûr).


Le vent s’installe avant cette première nuit (15 noeuds), et nous permet de faire un cap un peu plus au Sud que la route droite, afin d’éviter une zone de molle sur la route. A la nuit tombante, un cargo passe devant Mangaliz à moins d’un demi mile, ça commence.



Une grosse et longue houle de NO prévue dans les bulletins météo, rend assez inconfortable la navigation. Cela devrait s’atténuer dans les prochaines 48H.
Dans la nuit, l’air se charge en humidité ; nous voyons de nombreux éclairs, accompagnés de coups de tonnerre, suffisamment loin pour ne pas être (trop) inquiétants. Puis, un premier grain anticipé grâce au radar – pas méchant, guère plus de vent et peu de pluie – comme une alerte qui nous est donnée, d’apprendre à gérer tous les prochains grains qui seront plus violents. Un deuxième cargo passe juste derrière nous (au final, on n’en verra que 4 autres à l’AIS sur toute la traversée). La nuit se termine tranquillement au largue, Grand Voile haute et Génois.
Au lever du jour, on retrouve un catamaran français « Happiness » parti en même temps que nous. On a dû faire route parallèle et à la même vitesse. D’un coup, on se sent moins seul ! Mais son équipage a ensuite opté pour le Sud, nous le perdons rapidement de vue. Nous n’aurons plus aucun voilier signalé à l’AIS pendant la traversée, jusqu’à 200 miles de l’arrivée (un voilier anglais).


Le vent s’est installé au Nord. Mangaliz avale les miles de jour comme de nuit, avec un petit bout de lune jusqu’en milieu de nuit.
On observe de plus en plus de Sargasses.


Au 4ème jour de navigation, le vent tourne NE et mollit un peu (14 à 17 noeuds). On ne voudrait pas faire baisser notre moyenne… Nous hissons le Spi (voile ronde à l’avant du bateau). Efficace, Mangaliz repart entre 7,5 et 8 nœuds pendant 3 heures. Ca glisse !

Le Capitaine prend la barre pour profiter de ces sensations, et après une dizaine de minutes, le Spi frôle la surface de l’eau : il vient d’exploser !
Va suivre la délicate opération de récupération du Spi. Sandrine à la barre, le Capitaine tente de l’affaler à l’ancienne, en ramenant le point d’écoute. L’eau commence à s’engouffrer dans le tissu, on chalute, c’est mal parti… Le Capitaine réussit à vider la poche d’eau, Sandrine choque le point d’amure et le Spi est ramené à bord. Mais le bord de chute du Spi s’est pris dans la barre de flèche, impossible de le redescendre. Sandrine loffe un grand coup, le Spi se dégage et on finit par le ranger dans son sac. Pour la suite de la Transat, le choix des voiles est désormais beaucoup plus simple (génois ou trinquette).


Pendant 2 jours, nous naviguons Grand Voile haute et Génois, avec un vent de NE entre 15 et 18 nœuds et une grosse houle désagréable.
Au 6ème jour, on se prépare pour 4 jours de navigation musclée, avec des vents forts soutenus et une mer de plus en plus formée.
Dans la journée, le vent n’a pas cessé de monter jusqu’à plus de 30 noeuds. Nous prenons les ris dans la Grand Voile (pour réduire la surface de toile) les uns après les autres (3), pour finir par l’affaler complètement. Nous attaquons cette nouvelle nuit avec uniquement la trinquette (petite voile d’avant).

Durant les 3 jours qui suivent, on a entre 25 et 35 noeuds de vent, parfois 40 sous les grains, dans une mer très agitée, formée par une forte houle croisée (haute de 3 M) et assez courte.


Nous scrutons le ciel pour anticiper les grains, et changeons de voile d’avant régulièrement (entre trinquette et génois enroulé).



Les conditions de vie à bord deviennent difficiles. Chaque geste doit être préparé, anticipé, et les choses élémentaires deviennent un défi. Préparer à manger est un exploit que Sandrine relève tous les jours, prendre ses repas est périlleux, s’habiller est un exercice sportif et dangereux, le Capitaine renonce à la position debout pour soulager sa vessie !
À l’intérieur, ça claque, ça cogne, ça grince, ça tape… on est secoué, ballotté d’un bord à l’autre.
Toute cette ambiance créé un stress permanent qui rend le sommeil difficile, pourtant indispensable. C’est ce qui nous manquera le plus. Une transat, c’est long – mais sans dormir, c’est encore plus long !

On ne sait pas si cette traversée de l’Atlantique fera de nous de grands marins ? Mais ce qui est sûr, c’est que les coureurs du Vendée Globe sont de grands malades, qui ont toute notre admiration !
Le 10ème jour est LA journée de répit… et de repos. Ciel bleu (c’est bon pour le moral !) sans grain, vent établi autour de 21 noeuds, mer un peu mieux rangée. Nous ressortons la Grand Voile avec 2 ris, et filons à 7,5 nœuds (9 nœuds dans les surfs). Si cela pouvait durer !


Comme lors de la traversée pour Madère, notre ami Jean-Jacques nous envoie quotidiennement des infos météo et des recommandations sur la route à suivre. Pour plus de facilités, les échanges se font à l’heure UTC. Au fil des miles, les levers et couchers de soleil se décalent; le dernier jour avant notre arrivée, le soleil se couchât à 23H UTC pour se lever à 10H UTC.
La pause aura été de courte durée. Sprint final sur les 4 derniers jours : vent entre 20 et 25 nœuds avec rafales à 28, grains incessants qui nécessitent de régler continuellement les voiles d’avant – de jour comme de nuit – et cette mer croisée de plus en plus formée (houle de 3,50 M). Les éléments ne nous auront pas épargnés pendant cette Transat !


A 80 miles des côtes martiniquaises, après une douzaine de jours sur une mer désertique (sans bateau, ni oiseaux, ni mammifères marins, seuls quelques poissons volants trouvés régulièrement sur le pont), l’AIS nous signale la présence de 2 voiliers (portugais et anglais). On terminera la transat ensemble, sans se voir.


Après 13 jours et 18 heures, nous posons l’ancre à la Martinique dans la baie de Sainte-Anne éclairée par la pleine lune. Il est 2H du matin, heure locale. Nous sommes épuisés mais heureux !

On nous avait présenté la traversée de l’Atlantique comme une grande descente sous les alizés… nous avons dû prendre la piste noire avec les bosses !
Nouvelle pollution constatée : les étoiles ne sont plus seules à illuminer le ciel, un nombre certain de satellites leur font concurrence (ultra lumineux ou/et avec lumières vertes et rouges). Pour exemple, l’entreprise Starlink comptabilise actuellement 4.000 satellites (jetables !) en orbite basse pour son réseau de communication, sur un objectif de 12.000 en 2025 ! Où va-t’on s’arrêter ?
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