À Saint-Martin, comme convenu nous retrouvons nos amis du catamaran Wacata, avec qui nous avons navigué de conserve plusieurs fois l’an dernier. Ils transatent aussi, mais pas sur leur bateau laissé en Martinique; ils ramènent dans le Sud de la France, un catamaran (nommé Beehive) acheté par le fiston, qui n’y connaît rien en voile !
Après plusieurs jours à analyser les bulletins météo, le Capitaine arrête la date de départ, avec en prime une pleine lune au milieu de la traversée (= les nuits seront donc lumineuses durant toute la Transat). Avant de partir, on profite de nos soirées à terre en compagnie de Beehive. Les cocktails coulent à flot à Marigot. On se tape la cloche dans les excellents restaurants de Grand Case, capitale de la gastronomie… et de la folle ambiance au coucher du soleil.
Alors que nos amis du bateau Bigouden sont partis il y a une semaine déjà, nous prenons le départ le 4 Mai à 10H avec Beehive. Juste avant, derniers pas sur la terre ferme; on y jette les derniers sacs poubelles et emballages, on achète un gros pain frais qui tiendra la 1ère semaine (ensuite, ce sera du pain de seigle industriel).
Difficile d’imaginer que notre espace de vie sera réduit à Mangaliz, avec comme seul environnement, la mer et ses surprises… et ce pendant près de 3 semaines.
Difficile de réaliser que nous quittons les Antilles après 1,5 an de cabotage.
Quelle émotion ! Mais le voyage continue, cap sur les Açores.
Nous partons en sachant que la traversée va être longue, et plus technique qu’à l’aller. Surtout, nous l’espérons moins inconfortable.
La consigne à bord est donnée : on ne se plaint pas, on gère chaque jour l’un après l’autre; et l’on se force à dormir, la carence de sommeil est mauvaise conseillère.
Après avoir longé l’île d’Anguilla et passé sa pointe Nord, nous voilà en immersion totale dans le grand bleu, suivi de Beehive avec qui nous allons essayer de rester en contact VHF jusqu’à l’arrivée (même si les paramètres de navigation sont différents entre monocoque et catamaran).



J1-J2 : navigation très sympa avec un vent oscillant entre 9 et 12 nœuds sur une mer plate. Beau temps, on en profite pour tester la prise de nos 3 ris dans la Grand Voile, en prévision de…



Il fait chaud, nous dégustons les produits frais des Antilles (tomates, avocats, concombres, fruits de la passion, mangues), comme à la maison dans une assiette ! Mots croisés, lecture, musique, écoute d’émissions téléchargées avant de partir… occupent nos journées. Coupés du monde pendant la traversée et conscients du rythme soutenu des événements géopolitiques en ce moment, on s’attend en arrivant aux Açores, à crouler sous le poids et la teneur des informations.


J3-J4 : comme prévu sur les bulletins météo, Eole montre des signes de faiblesse (5 nœuds); 32 H de moteur à suivre. Mer d’huile, soleil, confort à bord, idéal pour cuisiner; c’est juste un peu bruyant et pas écolo !





On navigue très proche avec Beehive qui sort son drone…

Le lendemain fin de journée, le vent revient doucement à 10 nœuds; Mangaliz retrouve sa vitesse de croisière, autour de 6,5 nœuds.



J5-J6 : le vent monte progressivement pour atteindre 20 nœuds (25 nœuds dans les grains), sur une mer de plus en plus agitée. Des paquets de mer remplissent le cockpit; nous voilà en pantalon de ciré et veste de quart, après 1,5 an en maillot de bain… Pour plus de piment, des orages sévissent à 360 degrés autour de nous, pendant 36 H. On n’est pas fier !


Avec Beehive, nous continuons à faire route commune et restons ensemble à portée de VHF; c’est plus rassurant et très sympa de naviguer à deux bateaux.
Notre espace de vie à l’extérieur (cockpit) est trempé et poisseux. À l’intérieur, tout devient moite et humide (livre de bord, boîtes de gâteaux…). Dès la prochaine accalmie attendue avec impatience, on ouvrira les hublots pour assécher au maximum l’habitacle.
J7 : enfin, le vent redescend entre 10 et 14 nœuds, avec une mer plus calme. Les deux équipages vont pouvoir souffler… sauf que c’est le jour des mauvaises surprises !
À bord de Mangaliz, le Capitaine découvre que son stock de tee shirts est bien mouillé; après ces derniers jours où d’importantes masses d’eau se sont accumulées sur le pont, on peut constater à différents endroits quelques problèmes d’infiltration. Mangaliz n’est plus tout jeune !
Plus ennuyeux sur Beehive, au cours d’une manœuvre, un bout a arraché l’antenne Starlink finissant sa course dans l’eau. Le confort en plein milieu de l’Atlantique s’est évanoui en quelques secondes : plus du tout d’internet à bord. Là c’est définitif, les deux bateaux ne se quitteront plus, Beehive n’ayant plus aucun moyen d’obtenir la météo. Les journées vont être longues pour l’équipage (plus de musique, ni film, ni réseaux sociaux, plus de contact avec la famille…).
Via notre téléphone satellite, on s’empresse de prévenir la famille, trop habituée à avoir des nouvelles en continu.
Jusqu’à la fin de la Transat, Mangaliz restera le messager de Beehive : nous envoyons à sa femme un mail quotidien dicté par VHF, on rapporte par le même canal la réponse reçue. Situation délicate et indiscrète que de partager leurs affaires professionnelles en cours et leur relation amoureuse…
J8 : nous profitons d’une belle journée de navigation pour faire sécher le linge. Un vent bien établi entre 11 et 15 nœuds, une mer calme, un grand soleil permettent aussi de nous requinquer (la route est encore longue), cuisiner, lire, écouter de la musique téléchargée, prendre l’apéro au coucher du soleil. On payerait cher pour faire toute la traversée de l’Atlantique dans ces conditions !



J9 : le vent monte en s’établissant à 19 nœuds. La mer est agitée (houle courte de 1,50 M). La vie à bord devient compliquée, les repas se limitent à des plats cuisinés en conserve, pris dans un bol qui ne craint pas la casse ni la gîte ! Il a fait gris toute la journée avec de grosses pluies en début de soirée… Mangaliz bat son record de vitesse : 8 nœuds sur 24 H.


Après un long bord « au près » au départ des Antilles, nous empannons dans la nuit (changeons de direction) pour un cap direct vers les Açores « au portant ». Nous venons de faire la moitié de la route.
J10 : retour d’un petit vent de 12 nœuds sur une mer calme qui permet d’avancer doucement, sous le soleil. Une dépression arrivant du Nord, nous oblige à modifier légèrement la trajectoire, pour ne pas nous retrouver dans du vent fort et de la grosse houle. On commence à retrouver des voiliers sur l’AIS (2 suédois et 1 français), mais les stratégies de chacun étant différentes, on ne reste pas longtemps ensemble.


J11 : après une nuit au moteur, le vent remonte (18 nœuds) accompagné d’une longue houle en augmentation. On est impressionné par l’exactitude des bulletins météo.


2 H avant le coucher du soleil, Mangaliz fait un 360; le pilote automatique nous a lâchés. Devra-t’on barrer à tour de rôle nuit et jour pendant la semaine qu’il reste ? Un cauchemar.
Après avoir échangé par VHF avec Wacata (à bord de Beehive, vous suivez ?) à qui la panne est déjà arrivée, notre diagnostic ne donne rien.
Le Capitaine décide de réinstaller l’ancien pilote automatique gardé précieusement en secours. Après une heure de labeur dans un bateau qui bouge et des positions peu confortables, cela ne fonctionne pas non plus avec l’ancien pilote. C’est le stress, la nuit tombe, le vent monte, la mer est de plus en plus formée. On évoque la possibilité de se mettre à la cape pour se reposer; finalement non, on va continuer à barrer quelques heures encore, en suivant les feux de Beehive…
La discussion technique reprend avec Wacata, échange d’idées, le Capitaine retourne vérifier le vérin plus en détail : ce dernier fonctionne dans le vide, il n’y a plus de connexion entre le pilote automatique et le safran. Heureux d’avoir trouvé la panne, encore faut-il pouvoir la réparer.
Après une longue demi-heure et grande ingéniosité du Capitaine, la tête du vérin est refixée, le pilote automatique reprend du service. Cris de joie sur Beehive ! Nous sommes passés par toutes les phases : stress, inquiétude, abattement, espoir et soulagement…
J12-J13 : comme convenu, le front froid passe. Notre trajectoire modifiée permet de rester en bordure Sud de la dépression, avec un vent oscillant entre 20 et 28 nœuds, et une houle impressionnante pour nous, fortement inconfortable (entre 3,5 et 4 M). Il est difficile de manger, dormir, prendre une douche, s’habiller… Avec 3 ris dans la Grand Voile et la Trinquette, le bateau gîte, tape. Instable sur nos jambes, on ne cesse de se cogner. Nous développons nos réflexes, de plus en plus vifs pour rattraper un verre au vol, une casserole…
On se caille ! les Antilles sont loin…






Dans ces conditions de vent au portant, Beehive n’arrive plus à nous attendre : avec une Grande Voile réduite au minimum, il file… C’est là que se séparent nos sillages, à 600 Miles de l’arrivée, après leur avoir fait un dernier point météo à la VHF. On ignore quand on se reverra, puisque Beehive continue vers son futur port d’attache dans le Sud de la France (Saint-Cyprien), et l’équipage de Wacata revient aux Antilles en Juin, une fois le convoyage de Beehive terminé.
J14 : on retrouve des vents moins soutenus (entre 11 et 15 nœuds) avec une mer plus confortable. On en profite pour faire de bonnes siestes réparatrices; la transatlantique n’est définitivement pas une balade de santé.
Cette journée de navigation sympa et rapide (7,5 nœuds de moyenne) en route droite vers les Açores, se termine par le retour du vent (22 nœuds) accompagné d’une houle croisée difficilement supportable, que l’on n’arrive pas à expliquer. Bref, la nuit est blanche, Mangaliz transformé en shaker.


Drôle de sensation que de se retrouver seuls en mer, surtout depuis que Beehive est parti : c’était une sacrée compagnie par VHF, et une présence visuelle.
Et pourtant, nous sommes très nombreux à traverser l’Atlantique en cette période de l’année, mais les routes possibles sont nombreuses et les stratégies météo différentes entre les bateaux.
Ce soir là, ravis de voir à l’AIS un bateau français (de Bordeaux), on rentre en contact VHF avec lui. Parti de Guadeloupe vers les Açores, il a hâte d’arriver aussi et n’a qu’une idée en tête « manger une côte de bœuf avec un bon p’tit rouge ». Un bon français fidèle à son image !

J15 : la houle croisée ne nous quittera pas de la journée, avec la bruine en plus… on croit devenir fou ! Unique consolation qui redonne le moral : notre arrivée à FLORES, l’île la plus à l’Ouest des Açores, est prévue au lendemain et assurément avant la nuit.
À la mi-journée, on affale la Grand Voile pour le dernier bord au vent arrière, avec le Génois seul. Il reste moins de 200 Miles nautiques…
Les nuits sont courtes : le soleil se couche à 22H pour se lever à 7H. C’est plus agréable qu’une Transat en Janvier.



Après 15 jours et 1 heure de navigation, nous arrivons au petit port de Lajes Das Flores (Ile de Florès), accueillis par la Garde Nationale Républicaine et Jorge, le Capitaine du port.




Mangaliz a été au top ! Nous avons juste perdu un morceau de la girouette mécanique en haut du mât…
Cette Transat retour a duré 2 jours de plus qu’à l’aller, et pourtant nous l’avons trouvée moins longue, car plus variée et plus intéressante. On a beaucoup mieux géré les quarts de veille et le sommeil, primordial pour être réactif et garder le moral.
Ça reste long et parfois très inconfortable, mais nous sommes fiers de l’avoir fait. Cela restera une belle expérience pour chacun et pour nous deux !
Le lendemain, c’est nettoyage complet du bateau, extérieur comme intérieur (tout poisse à cause du sel). Nous vidons les fonds, essayons d’assécher l’intérieur, ce qui prend du temps avec la météo très humide que l’on connaît depuis notre arrivée. A suivre, lessives et bons petits restos locaux.


Dans le port, nous sommes 4 bateaux à être arrivés des Antilles. Le début d’une longue série…



Notre parcours : 2090 Miles nautiques à parcourir, 2278 réalisés pour contourner la dépression par son Sud.
Au total, 361 heures dont 40 au moteur.

Nous restons découvrir l’archipel des Açores jusqu’en Août, et terminerons ensuite la traversée de l’Atlantique pour rejoindre la Bretagne.
Si vous souhaitez vivre en images cette 1ère partie de notre Transat, cliquez sur ce lien : https://youtu.be/jMUq5VK07YA
NB – la panne du pilote automatique n’apparaît pas dans la vidéo, et pour cause : Sandrine à la barre, et le Capitaine en quête de la panne en mode spéléo.
Merci à tous ceux qui nous ont suivis et écrit à notre arrivée !
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